16/11/2013

Bureau des affaires clashées

 Le râle du jour

L’écriteau ne laisse aucun doute. C’est le bon bureau. Je frappe….. à la porte.

Çà va saigner. Çà va chahuter et pas que dans les chaumières. Les bourgeoises n’ont qu’à bien se tenir, ce qui logiquement devrait être dans leur cordes. Je porte plainte ; les clashs ne sont plus ce qu’ils étaient. C’est plus çà. On nous vole. Les coups deviennent mous, presque des caresses. Trois fois déjà que moi et mon plateau télé on se paye un bide, un four, un râteau. C’est douloureux.

Et les mots !? Les mots! Que dire des mots : Mot-vais! Plus la moindre parole assassine, plus le moindre venin dans la queue, plus de pots de fleurs ! La frustration absolue. J’en crois pas mes oreilles. Tout juste si les snipers ne me mangent pas dans la main. Non mais… On a pas gardé les moutons ensemble.

Derrière la porte, le spectacle est total : le local ressemble à une arène. Sauf que les taureaux sont dans les gradins, et rigolent comme des p’tis fous. Sur le sable, les toréadors se lancent des piques. Certains ont des propos assez tranchants. Les plus clinquants ne sont pas les plus fringants. Ils en prennent plein la troncha. Réjouissant. Je revis un peu. Enfin des faibles et des forts, des otages et des lâches. Les vraies valeurs, quoi. Mais de là en oublier l’objet de ma visite….!?

Je ne suis pas seul. Un public nombreux circule, maugréant, geignant, criant son indignation à fleurets mouchetés. Il arpente un pourtour pavé de bonnes intentions, et contemple les habits de lumière et leur habitants, en phase de chamaillade musclée. Certains des visiteurs arborent un sourire de franche satisfaction.

C’est qu’ils ont eu leur compte : ils ont sans doute eu droit à une empoignade teignante entre un présentateur vedette secondé par ses chroniqueuses vachardes, et une invitée du style starlette éphémère, hébétée, et pour tout dire complètement démunie de répartie. Pas besoin de lobotomie. Combat inégal. De ceux qu’on aime. L’ingénue est à genoux. Yessss, sœur.

Personnellement, je n’ai pas encore trouvé ma tasse de thé. Au front desk, je prends un ticket, un ticket choc. Mon destin immédiat peut en dépendre. Mais en attendant, j’emprunte le pourtour et fais comme les autres, je pars à la recherche d’un clash digne de ce nom. Qui m’aime me suive. Les temps sont durs. Les mœurs ramollissent : rien de nouveau depuis que j’ai franchi le seuil du bureau des affaires « C ». Au point que l’envie me vient de faire joujoute moi-même. L’idéal pour vaincre sans péril et triompher sans gloire.

Je marche. A force de marcher et de scruter, j’ai l’impression que ma vue baisse. Fausse impression : c’est le pourtour qui s’use sous mes pas.

Je circule mais il n’y a rien à voir : rien que du charmant, du taquin, du coquin, du moqueur. On est loin de la destruction en règle, de la brimade dont on ne se relève pas. Sans clash full options dans les minutes à venir, j’explose et dégrade le personnel. Après tout, c’est un peu çà, le but de ma visite.

Du coin du regard, j’avise la reconstitution d’un petit studio où se déroule une simulation de petit talk show prometteur, le présentateur-frégate est sur le point d’anéantir une jolie actrice qui s’est engagée sur le difficile chemin de la réalisation. Ses seins magnifiques ne plaident pas en sa faveur : dans l’esprit de l’intelligentsia, perfection plastique et neurones ne sauraient habiter le même corps. Mais coup de théâtre : la môme piaffe, elle monte sur ses grands chevaux et ridiculise notre intello macho, quasiment KO : il ne sait plus comment il s’appelle : il bredouille, cherche ses mots partout, prend le chemin des coulisses sous les quolibets de son équipe qui cherche l’arrêt du buzz.

J’enrage, peste, tourne le dos, pas vraiment à point.

Je m’apprête à quitter le navire, fait comme un rat, lorsqu’une lourde et envahissante mégère me coupe la route et m’apostrophe comme un prof de littérature buse un étudiant, sans vergogne.

Ce qui me donne l’occasion de l’invectiver à mon tour et de la traiter de tous les noms sauf le sien.

Il n’y aura pas de sang ni de bave, car le gong a sonné. C’est l’heure de table. Les combattants humiliants et humiliés se précipitent bras dessus, bras dessous vers la sortie et le snack le plus proche : je suis pris en sandwich, le temps de constater que mon adversaire est à moitié beurrée !

Je rentre chez moi, là où malheureusement personne ne m’attend pour me contredire. L’inconvénient du célibat. Une certaine sérénité m’a envahi. J’ai gagné une chouette petite partie de clash as clash can.

 

Marc Sanders

Extrait de Catarrhe N°4

Les commentaires sont fermés.