28/06/2014

Le Paradis, valeur refuge.

J'étais en passe de rejoindre le Paradis. Pour la 2ème fois. Je versais dans la catégorie des "abonnés". Qu'est-ce qui m'avait pris de repiquer? Disposais-je d'ailleurs de mon libre arbitre au moment du choix de cette destination qui n'avait pour elle que d'être réservée à une minorité. Les agences de voyage aux aguets face aux guerres qui pourrissaient le métier n'avaient pas manqué d'insister là-dessus à grand renfort de flyers, de folders et de buzzs.
Dans l'immensité de cette aérogare bruissante d'une foule mi-gratoire, mi-rasoir, prête à l'envol, mais toujours très terre à terre, la question ne manquait pas d'une certaine élévation. Qu'a donc de si attractif le Paradis en dehors de ses cocotiers à l'intérêt pratique très limité, de sa jungle tellement luxuriante qu'elle en est impénétrable et de la vue imprenable, mais tellement monotone, sur les nuages?

...

Mais au-dessus de moi, des anges passaient, se croisaient, se heurtaient parfois, créant ainsi des zones de turbulence peu propices à une lecture assidue. Obéissant à leurs gènes gardiens, ils présentaient une tendance naturelle à monter. De temps en temps, je les entendais murmurer : "Attention, un Homme passe". Ils marquaient leur territoire.
Se servant des poutrelles de l'édifice comme d'un comptoir de café du Commerce, ils n'arrêtaient pas de refaire le Monde, de manière assez prétentieuse d'ailleurs. Des nuisances, que dis-je : des nuisanges! Leur conversation plafonnait. Je n'en recueillais que quelques miettes mais d'après ce que je comprenais, l'unanimité ne régnait pas.
Sous ces grappes de petits saints, pas très pointus, pour finir, je perdais pied, des plumes et de ma superbe. Je n'assimilais plus du tout mon guide, et j'entrerais au Paradis sans rien en connaître.

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Marc Sanders

Lu dans Catarrhe N°9

25/01/2014

Opération Bonze Bonze Bonze

"Le râle du jour" de Marc Sanders, chroniqueur badin.

 

1968. Bien avant  Manhattan-Kaboul, il y a eu Vierzon. L’axe Vierzon-Vesoul. « T’as voulu voir Vierzon, et on a vu Vierzon… ». A des fins culturo-commerciales préméditées, un chantre mou, et renommé de l’époque se faisait l’écho de ce caprice aberrant d’un être humain dérangé. Une femme, sans doute. Car qui d’autre qu’une cruche pouvait oser choisir ce trou perdu du Département du Cher pour aller à l’eau ?! !
En quête de Graal touristique, c’est devant mon PC où s’étalaient lascivement d’ondulantes et néanmoins pâles meraies (je visais un budget « low price ») que je me suis souvenu de cet épisode insensé de la vie d’un pauvre Homme, qui devait sans doute marcher à côté de ses blondes, depuis lors.
La vue de ces étendues de sable fin qui me faisaient du grain, ne me fut d’aucun réconfort, lorsque une vague de compassion me submergea, avant d’aller s’échouer sur mon clavier, et de faire de ses lettres autant d’îlots de consolation.
J’étais à deux doigts de sombrer, et de la trouver saumâtre. Fort heureusement, avec l’aide du ressac qui repoussait au loin l’air de l’amer, mon sourire refit surface. Un planton s’en extirpa,  péniblement. Le plus dur à passer fut son képi, orné d’un dauphin en fer blanc, cabotin lamentable (et non lamentin cabotable) se croyant investi de la mission d’épater la galerie. Il devait avoir fréquenté les milieux huppés du Bar parallèle, et prendre son bain dans de l’eau coulant de robinets du 16ème arrondissement.
Entre deux de ses acrobaties prétentieuses, mon regard venait de se poser sur une annonce prometteuse d’un pro du tourisme d’aventure: « Partez pour le Nirvana, et revenez-en Baba ! ». « Ça c’est du sérieux », me suis-je dit. « Les dieux sont enfin avec toi ». Certains ont voulu voir Vierzon en 68. Moi c’est depuis 69 que j’étais à la recherche de l’Esprit de Woodstock, pour le humer, tâter sa transparence et goûter à son épicurisme au patchouli.

Il était temps que je prenne le large d’ailleurs, car il n’a pas échappé au lecteur-sauveteur-amateur de tourisme-catastrophe que vous êtes, que mon récit prend l’eau. Merci donc de m’avoir tendu la perche. Je la saisis à pleines dents et vous entraîne sur les contreforts du Mont Cool, Gate number 8, voie royale vers le repaire du Grand Saint-Nirvana.

Deux semaines plus tard.
Ça monte fort, le fond de l’air est frais (qui l’eût cru ?) et mon guide m’énerve. Il s’appelle Diem. C’est un torrent d’éloquence, hélas. J’aspirais au calme, au silence, à l’apesanteur, au vide, aux couleurs roses fuchia, au parfum des catleyas de la Joie, aux Clochettes en mini-jupes Modèle « strass anti-stress », à une musique de Terry Riley, ce chauve inventeur de la musique en boucles, à de l’amour à la brésilienne s’échappant de chaque buisson importé du Bois de Boulogne par Hulot-Airways, à la Paix, quoi.., à la Paix ! C’était inscrit dans le folder de l’Agence, bordel… !
Nous étions à la moitié de l’ascension et je bouillonnais comme un plat mijoté. Diem n’avait rien d’une carpe. Bavard, intarissable, et totalement amputé de la moindre originalité, il répétait sans cesse, comme un leit-motivant « Quand le Nirvana va, tout va. Quand il ne va pas, c’est la cata », « Quand, le Nirvana va, tout va, Quand il ne va pas c’est la cata», « Quand le Nirva… ». Agaçant, franchement ! Comme s’il avait voulu se booster au moyen de ce slogan éculé, récupéré dans les poubelles d’une agence de pub en pleine déconfiture, pour accomplir les dernières centaines de lacets nous séparant de la Félicité!
Jamais je n’aurais dû accorder le moindre crédit aux propos de Tulang Dang L’Pet, ce tour operator, sans scrupule qui m’avait loué Diem, quelques heures plus tôt, au pied de cette montagne qui n’avait de sacré que la pente. Un comble ! En acceptant la compagnie de ce guide bavard, j’avais été victime d’un Homme sans paroles !
On ne peut pas parler d’irrésistible ascension. Mais Diem et moi, nous montions, c’est une certitude. On peut même dire que nous avons traversé une bonne passe, entre ce sous-bois qui regorgeait de wine-gums végétales et cette carrière couverte d’hosties spumantes, qui ne demandaient qu’à exploser dans la gueule de tout touriste d’origine italienne.
Le sommet derrière lequel se prélassait sans doute Nirvana n’était plus qu’à quelques encablures. Et un ban de morues hautes, fières et insaisissables, venues de nulle part (ou alors échappées de l’épisode précédent ???) nous escortaient dans la joie et la bonne humeur. Ah les chaudes écailles ! A l’arrière-ban, quelques raies lumineuses fermaient le cortège, ondulant voluptueusement comme sur un air de calypso. Elles portaient un bonnet de lurex rouge. Imaginez le tableau !
Quelques boutiques de souvenirs annonçaient l’imminence du Col de Joplin et Cocker. Les cœurs tachycardaient ferme sur « I’m going Home » ce morceau endiablé joué par Alvin Lee et son groupe dans les brumes boueuses et pigmentées d’une prairie, non loin de New-York un soir de 1969.
Dans le rush final, les raies ont battu le beurre, se sont dépassées et se sont retrouvées au milieu.
Sur l’autre versant nous attendait un spectacle ahurissant autant qu’inattendu, qui eut le don de couper tous ses effets verbaux à Diem : un gigantesque podium couvert, abritait les évolutions d’un DJ, un certain Toff, un Belge du bout du monde, qui avait fait ses classes  entre les terrils du Plat Pays et qui avait probablement consulté le même site que votre serviteur, avant de se poser aux abords de Cocker et Joplin, et balancer sa zizique (de l’electro libre) aux vautours, qui étaient les seuls à planer. Car pour sa part, Nirvana n’en menait pas large. Attablé à une terrasse de Fast food, quelques secouristes affairés lui prodiguaient les premiers et peut-être les dernier soins. L’urgentiste, d’origine wallonne qui dirigeait la manœuvre fut catégorique : « Ça n’va nin avec Nirvana ». Changement d’époque, changement de rythmes : des ouvriers communaux sont venus déboulonner l’Ex-Icône de baby-boomers avachis, qui fut évacuée dare dare par les Ambulances « Trash ».
Si l’air (et même le grand air) ne fait pas la chanson, je peux pour ma part me flatter d’avoir été le spectateur privilégié d’un changement d’ère. Point de vue des ères, je n’avais donc pas été roulé dans la farine. N’empêche, en redescendant dans la Vallée, plutôt guilleret, je me suis promis de tout faire pour obtenir de Tulang Dang L’Pet un geste commercial (le moins obscène possible).

Lu dans Catarrhe N°6